Elle gribouillait son parchemin de notes diverses. L'encre tissait une écriture fluide et ronde, d'un style baroque, chargé en boucles. Elle aimait insister sur la forme de ses lettres. Le papier séchait vite sous la chaleur lourde de la pièce. Le griffonnement de sa plume résonnait dans le silence. Pastel prenait son rôle très au sérieux. Cela faisait plus d'un mois qu'elle composait une S½ur Ferdine crédible. C'était parfois difficile pour elle de se retenir. La composition éthéré, calme, presque absente, de son personnage lui était contre nature. Pastel avait toujours été quelqu'un d'enjoué et d'extraverti. Rire lui manquait beaucoup. Au lieu de cela, elle se contentait d'un sourire timide, presque coincé. Ferdine n'était pas quelqu'un de froid, mais plutôt réservée et discrète. Culcul, selon Pastel. Les autorités du Temple ne se doutaient apparemment de rien.
Elle prit un autre livre, plus petit. C'était une sorte de carnet de voyage, le rapport d'un alchimiste itinérant passionné de botanique. L'homme affirmait qu'une forte dose de magie pouvait laisser des traces de son passage, créant ainsi une faune unique. Il rêvait de créer sa propre plante, choisie pour ses vertus. Il avait du mourir avant, le carnet était inachevé. Pastel n'en comprenait de toute façon pas la moitié. Elle s'intéressait plus aux chiffres et aux croquis. Elle assimilait les données avec une telle soif de savoir qu'elle ne s'était pas rendue compte de l'heure tardive. De ses petits doigts menus, elle pointait les calculs qui lui semblaient importants. De ses grands yeux, elle s'émerveillait du style de l'auteur à retranscrire la courbure des fleurs. Elle aussi pratiquait le dessin, une composante presque primordiale de sa pratique magique. Pastel était une autodidacte. Elle ne devait sa technique qu'à elle-même. Elle fonctionnait généralement au flair, ce qui produisait des effets étonnants. Meprios, le Sorcier-Duc, avait été enchanté par ses dons quand elle s'était présentée à lui. Elle était entrée rapidement dans l'une de ses escouades d'élites. Sa technique avait mûrit depuis, pourtant, elle sentait qu'il lui manquait quelque chose, une base concrète de connaissances. Meprios, qui préférait l'expérimentation et la spontanéité, lui avait interdit l'accès à sa bibliothèque. C'est avec un plaisir non feint qu'elle savourait les avantages de son rôle dans l'enlèvement du corps de Maxim. Flamboyance, capitale de l'Empire, était une ville de savoir. Il y fleurissait les meilleurs spécialistes. Elle gardait les meilleurs ouvrages en sa possession. Pas moins de quatre bibliothèques légendaires y prenaient place. Pastel n'avait pour l'instant accès qu'à l'annexe de l'une d'elle, c'est dire si elle était excitée. Elle rêvait de porter son art à son paroxysme. D'approfondir sa technique magique, et de graver son nom dans l'histoire. Elle croyait en Meprios, et en ses plans. Lui seul avait sa totale confiance. Il était leur père à tous.
Elle réprima un bâillement quand elle aperçu la présence de Frère Wildrem. Celui-ci l'inspectait depuis un petit moment, les yeux rieurs. Lui aussi avait connus ces moments d'extases intellectuelles, lorsque l'on s'oublie dans les pages de vieux livres. Il n'était plus tout jeune maintenant, et frisait la cinquantaine. Ses cheveux et sa barbe étaient devenus d'un blanc immaculé, lui offrant une sorte d'aura respectueuse. Il avait gardé son gabarit musclé, et son faciès droit malgré les traces des ans. De grandes rides, taillées au couteau, lui striaient la peau. Il avait acquis une haute place dans la hiérarchie, il dirigeait aujourd'hui la Tour de Bois pour le compte du Temple. Il s'occupait surtout des affaires avec les différents monastères et couvents de l'Empire et au-delà. Notamment dans le domaine des échanges d'ouvrages. Voir ainsi S½ur Ferdine le ramenait à ses jeunes années où il étudiait le Carinite, la langue fondatrice d'Ocarina. C'était un expert.
Pastel ne prit pas la parole, par politesse.
- C'est cela même, cher Frère. Je me suis oubliée. Veuillez m'excuser.
- Allons, ce n'est pas si grave. Cela nous arrive à tous. Et puis, vous êtes notre invité, je comprends votre émerveillement. D'ailleurs, j'ai ici les ½uvres que vous m'aviez demandé.
- C'est vrai ? Vous avez fait si vite. Je ne saurais exprimer ma reconnaissance.
- Voici le grimoire d'Histoires et Légendes de Saint Franc, ainsi que la Biographie de Maxim par Frère Diergol. Faites attention, le dernier ouvrage prend quelques libertés que certains de nos confrères désapprouvent.
- Je saurais être discrète. Merci encore.
Le Frère Wildrem ne semblait pas innocent face aux charmes de S½ur Ferdine. On pouvait remarquer son ½il vif et brillant la détailler avec subtilité. Il portait deux lignes bleu marine sur les manches de sa toge crème, signe qu'il appartenait à un ordre tolérant le mariage des prêtes, et l'acte de chair. On ne connaissait aucune femme à son bras, il était libre de toute conquête. Pastel l'avait remarqué depuis quelques semaines. Elle se sentait flattée, et presque amusée. Dommage, Ferdine n'avait pas le profil de croqueuse d'homme. Elle souriait poliment en plaçant ces livres sur le pupitre. Elle inspectait les reliures de cuirs souples. L'une était vermillon, gravée de lettrines d'or, et cousu de fil brillant. L'autre était noire, aux reflets vert sombre. Elle aimait le contact du cuir sous ses doigts, et sentir les crevasses des lettres frappées. Wildrem se plaça derrière elle, observa son travail d'un ½il curieux. Elle fit semblant de ne s'en rendre pas compte.
- J'aime tout ce qui m'entoure. Je suis curieuse de tout. J'aimerais en savoir le plus possible dans tous les domaines.
- Un désir difficile à contenter.
- Impossible même, admit elle.
- Et pourquoi m'avoir demandé ces livres précisément ? Ils appartiennent à la grande bibliothèque du Temple Cube. Vous avez déjà ici de quoi vous contenter.
- Exact. Mais vous savez tel que moi que l'on se contente rarement de ce que l'on a. Je ne pouvais passer à Flamboyance sans tenir, ou même respirer l'odeur de ces ouvrages. Maxim est le fondateur de cette ville, le fondateur de l'Empire, voire d'Ocarina même. J'aimerais comprendre son essence. Comprendre d'où lui venait cette ambition.
- La réponse est simple, ma chère. L'ambition lui venait de la guerre, et de son Destin.
- Ce n'est pas ce qu'en dit Frère Diergol, à ce que j'ai cru entendre. Il me faut toutes les données en main. Même les plus folles.
- Soit. Il se fait tard. Je vous raccompagne à votre chambre ?
- Avec plaisir.
Ils sillonnèrent les couloirs pour sortir de l'étage. Ils montèrent jusqu'aux niveaux des invités. Wildrem l'abandonna à l'escalier menant aux quartiers féminins. Pastel n'avait pas cru bon de lui poser la question. Ce n'était pas encore le moment. Quand pourrait elle admirer la dépouille de Maxim le Héros ? Elle serra les livres sur sa poitrine et monta les marches quatre à quatre. Sa couche l'attendait depuis plusieurs heures, elle ne se fit pas prier.
En allant à son bureau, Wildrem croisa le Frère Marius. Un ami insomniaque, ventripotent.
- En effet, Marius. J'étais avec S½ur Ferdine. Nous discutions littérature.
- Serait-ce enfin la femme qui vous serait destinée ?
- Ne pressons pas les choses, voulez vous ? répondit il par un sourire. S½ur Ferdine n'est que de passage. Dans quelque mois, elle retournera au couvent Saint Fleurit.
- Ah, c'est donc elle ! Nous avons reçu une missive du couvent nous demandant de ses nouvelles. Elle n'a pas prit le temps de leur envoyer un gage de son arrivée.
- Ou alors, le courrier s'est perdu. J'irais lui rappeler demain. Bonne nuit, Marius.
- Bonne nuit, mon Frère.

