Dernier Couplet

Dernier Couplet
_______Un noir absolu s'étendait sous ses yeux. Il infiltrait son crâne, de sorte qu'il n'y a plus aucun repère. On se perdait corps et âme, avalé par l'abysse. L'escalier de pierres froides continuait sa descente, pour combien de temps ? Une heure ? Un an ? Les ténèbres mettaient à nue, et l'on sombrait, marche après marche, dans l'oubli. Il se forçait à retenir ses souvenirs, on ne pouvait rien y faire, l'obscur les engloutissait. Il n'y avait qu'une pensée unique, le bout du chemin, la fin de cette longue plongée. L'être entier se tournait vers ce but, happé. La cadence s'accélérait, dans une sorte de mélange entre l'extase et la frustration. Il était heureux de courir, de se rapprocher. Mais jamais il n'atteignait ce qu'il cherchait. Ce processus accompagnait la folie. L'obsession de trouver l'introuvable. Il battait des mains, se cognait contre la paroi de roches vétustes. Il pressa le pas de nouveaux et trébucha. Son corps heurta les dalles violement. Il hurla. Il hurla de tristesse. Il hurla d'indignation. Ses larmes moururent au fond de sa gorge. Il griffa son visage jusqu'au sang. Des marques verticales, indélébiles, le zébrait maintenant. Pourquoi ? Il attendit à genoux, haletant de chagrin. Il se sentait au plus bas, abandonné de tous, un moins que rien. Recroquevillé, il pleurait. Les traits de ceux qu'il aimait disparaissaient, se trouvaient dissous. Il devenait un enfant, pleurnichard. Il avait voulu finir le livre, de quel droit ? Sa vanité l'amenait à sa perte. Il allait vivre une éternité de perdition. Il se dessècherait. Il finirait momifier, et poussière. Son destin était scellé.

________Il ouvrit les yeux. Comme une goulée d'air frais, la couleur jaillit, emplissant l'esprit. Il pouvait se rendre compte du granulé phosphorescent du lieu. Une mosaïque, faites de bleu électrique, de rouge lumineux, et de vert, tapissait le mur. Elle suivait l'escalier sur les quelques marches restantes. On reconnaissait des hommes, puis une bataille. Certains étincelaient plus que d'autres. C'était le récit d'une guerre ancienne. Probablement celle qui avait forgé la face d'Ocarina, jadis. Il y avait la saga complète des Contes Majeurs, ainsi qu'on les nomme. Ces histoires connues de tous, colportées par de majestueux bardes depuis et jusqu'à la nuit des temps. La légende des Héros, et de leur lutte.
_______Orwe se leva. Sa main caressa le dessin, respectueusement. Il avait affaire à une relique dont il ne comprenait pas l'existence. Pourquoi se trouvait-elle ici ? Sa beauté ne suffisait pas à calmer ses questions. Il avait attendu trop longtemps pour prendre le temps de la contempler. Dommage. Tant d'hommes seraient mort afin d'être à sa place. La Mosaïque du Mythe appartenait au folklore, on doutait de son existence véritable. Il avait hâte. L'escalier prit fin.

_______Orwe se trouva dans une pièce circulaire. Le plafond éclairait d'un feu blanc l'ensemble. Le sol se parait de signes mystiques disposés en cercle. Il ne savait pas les lire. Autour de lui, il y avait une série d'autel vide, sans rien dessus. Huit en tout.
_______Elle se trouvait là. En face de lui, sur son autel. La statue enchaînée. Les membres immobiles, figés. Un corps sublime, orné de bijoux, enfermé ici. Elle avait les yeux clos, une bouche d'ange, un visage calme. Ses bras se croisaient sur sa poitrine, ses doigts fins effleurant ses épaules. Une jupe de plume, ceinturé d'ambre, cachait son sexe. Le reste était nu. Une couronne retenait ses cheveux en chignon.
_______A ses pieds, sous une plaque de verre, un vieux parchemin déchiré.

- Voici la dernière page, pensa Orwe.

Il souleva la plaque et lu. Le texte était rédigé en Carinite, une langue presque perdue, seulement utilisée par le Temple. Orwe l'avait apprise auprès d'un moine, Wildrem. La page expliquait comment délivrer Source, la statue enchaînée. Un sort complexe ôtait le sceau et la libérait de son entrave. Les runes au sol étaient des verrous, il fallait se placer en leur centre et les ouvrir une par une. Orwe s'activa. Il s'accroupit et posa sa main sur la première rune. Il se senti happé, comme lors de sa plongée dans l'abysse. Il n'eu pas peur cette fois.
________Il se trouva alors dans un labyrinthe. Il devait guider son énergie vers la sortie. Il réussit sans trop de mal, il avait acquit confiance en lui. Orwe était un sorcier d'exception. Il recommença l'acte neuf fois. Il ouvrit les neuf serrures, et les chaînes tombèrent.
_______Une onde balaya la salle.
La statue prit vie. Elle ouvrit ses bras. Sa peau avait une teinte d'argile.

- Qui es-tu, petit homme ? demanda-t-elle en Carinite.

Orwe resta interdit quelques secondes. Il ne pouvait croire que cela aille si vite.

- Je suis Orwe Demi-lune, ô belle et grande Source.
- Je le répète. Qui es-tu ? Réponds !
- Je suis Orwe Demi-lune. Celui qui détient le Livre. Celui qui vous libère.
- N'oublis-tu rien ? Dit moi qui tu es !
- Orwe, le sorcier vêtu par la veste de son père. Disciple de Luciol et de nombreux autres. L'enfant enlevé. L'enfant des routes. Celui qui suit le Livre comme destin.

_______Elle se mit à rire. Un rire sec et profond.

- Alors tu ne sais pas ce que tu es vraiment ? Intéressant. Que veux tu alors ?
- Finir mon grimoire. Déchiffrer sa dernière page et découvrir son secret.
- Pourquoi ?
- Je l'ai promit à Maître Luciol.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il me l'a demandé.
- Et pourquoi te l'a-t-il demandé ?
- Je... Je ne sais pas.

Orwe sombra dans le doute. Il avait bien cherché une raison, il fut un temps, mais en approche de la fin du Livre, son excitation l'avait emporté. Il ne s'était plus posé la question. Source se remit à rire.

- Soit. Tu ne peux répondre à mes questions. Tu m'as délivré, cependant. Je dois t'offrir le secret. Viens à moi.

Il s'approcha. Plus près. Encore, jusqu'à la toucher. Elle descendit de l'autel. Elle le prit dans ses bras. Ils s'étreignaient mutuellement, Orwe la tête enfouit dans son épaule. Puis, ils s'embrassèrent. Un long baiser sucré et langoureux. Le baiser du savoir. Les lèvres de Source rougirent, elles puisaient leur chaleur dans l'homme. Ils frémirent en s'étendant sur le sol. Orwe lui caressa la cuisse négligemment. Elle l'enjamba.

- Tu es bien plus que ce que tu penses. Il y a longtemps que j'attends ta venue : fils d'Havrelune. Aujourd'hui, tu me découvres sous mon meilleur visage. Le Plaisir...

*

[Epilogue]

Orwe remontait l'escalier à quatre pattes. Il avait de larges cernes et ses jambes croulaient sous son poids. Source l'avait d'abord épuisé. C'était le prix pour le Secret, et Orwe comprenait désormais. Ou plutôt, il comprenait que rien n'était finit. Au contraire. Les rouages du Destins s'étaient enclenchés. La route s'ouvrait à lui. Source l'accompagnerait jusqu'à sa mort.
_______Mais il lui fallait du repos. Il souriait en pensant à la tonne de questions de Jinta. Il ne pourrait pas répondre avant une bonne nuit de sommeil. Il voyait déjà le clair matin au-delà de la grotte.
_______Il parvint à la sortie.

- Halte ! Etranger, tu as bafoué Mitràwin. La sentence sera la mort. Emparez vous de lui mes s½urs !

_______Il s'évanouit. Les fées transportèrent son corps vers celui de Jinta.

*

# Posté le samedi 30 septembre 2006 08:56

[Prélude: La Neuvième Escouade ]

_______Il fait tard. Bien trop tard. Je n'ai pas sentit la journée passée. Toi, si ? J'en suis désolé. Tu dois avoir froid. Faim ? Que me dis tu ? Tu veux la fin de l'histoire ? Mais ce conte est terminé voyons. Je suis un usurpateur... Pas du tout. Tu ne sais rien. Il reste des choses à apprendre. Savoir ce que devient Orwe ? Pas tout de suite. Il faut se reposer avant. J'ai un ami qui n'habite pas loin. Au milieu d'un bois, près d'une ruine. Un vieil hibou, insomniaque. Il sera ravit de partager son repas.
_______Voila sa demeure. Une simple cabane, en effet. Regarde ces pierres. Ce sont les blocs d'une ancienne tour. Elles ont vécus le début de cette histoire :


*
[Prélude: La Neuvième Escouade ]

# Posté le mercredi 04 octobre 2006 12:55

Couplet Premier

Couplet Premier
La Neuvième Escouade

_______Il faisait un temps épouvantable dehors. La pluie, les rafales, entamaient une symphonie guerrière sur la vitre. Les arbres dansaient sous le décor de nuit. Une nuit bleu claire, transpercée d'ombres. Les hommes se mettaient à l'abri, tant bien que mal, sous leurs tentes de toile. Elles manquaient de s'envoler. Certains se réfugièrent dans la Tour Rousse. Les ordres étaient hurlés à travers la tempête.
_______Lui. Il était assis à son bureau, au calme. La fenêtre face à lui, la porte dans son dos. Une bougie vacillante éclairait son écrit. La plume grattait la feuille avec maîtrise, le poignet souple relevait un caractère instruit. C'était le rapport de la journée, la dernière tache avant de se coucher. Il trempa sa plume dans l'encrier. Il aura bientôt finit, il ne s'était pas passé grand choses. Pas encore.
_______La pièce n'était pas propre, quoique belle. Un énorme tapis recouvrait le sol, caché de ci, de là, par des affaires sales. Une culotte. Une chemise. Il y avait, dans le coin droit, une couche sommaire, défaite, dont l'oreiller était troué. De petits trous. Une petite cheminée trônait non loin. A gauche, et sur la majeure partie des murs, se trouvaient les étagères d'une bibliothèque. Mais la plupart des livres étaient empilés par terre. Un brin de ménage aurait été bienvenu.

_______Toc toc, la porte résonna.
- Hum ?
- Capitaine Porc-épic ? demanda-t-il à travers la porte. Le Héron est arrivé. Il apporte une nouvelle missive, accompagné par deux personnes.
- Qu'il entre.

Il posa sa plume, pencha la tête, et frotta ses yeux. Le Capitaine Porc-épic n'avait jamais été du soir. Il devenait bougon au couché du soleil, lui qui était si amical. L'heure du repos semblait si proche, il en doutait maintenant. C'était comme ça dans l'armée, toujours prêt, et une belle croix sur les heures de sommeil. Il se leva pour ranimer ses membres. Le Héron était une personne d'importance, même si son cou se tordait en S.
_______Porc-épic tenait ce nom pour ses cheveux et ses poils. Ils étaient semblables à la fourrure d'un hérisson, des pointes de couleurs fauve tirant sur le blond clair. Il en avait même sur les joues. Cela lui donnait des airs de poisson chat. C'était une moquerie au sein des camarades, il prenait ça à la rigolade, comme toujours. Même si il n'imposait pas physiquement, une taille assez moyenne, les hommes connaissaient sa valeur. En tant que stratège, combattant, et humain. Il était exigeant mais juste, la plupart du temps.

_______Un soldat ouvrit la porte et attendit.
Le Héron entra, il était grand et fin. Une chevelure éparse, plate, et tirée en arrière. On ne pouvait le dire beau. Il conservait, néanmoins, une certaine prestance, habillé ainsi de gris unis. Deux personnes le suivaient, dégoulinants. Une femme, petite, coiffée d'un large chapeau pointu plus gros que sa tête. Et un jeune homme, sans poil au menton, blond et la peau blanche comme le lait.

- Tiens, tiens, tiens... Mais c'est la grande Pastel qui nous fait honneur de sa présence. Je devine que l'on va être obliger de se côtoyer.
- Et peut-être plus que tu ne le crois, Porky chéri, lui répondit-elle.
- Super.
- Tu n'as pas l'air enthousiaste.

_______Il semblait avoir anguille sous roche. Une vieille ranc½ur, peut-être, plutôt taquine d'ailleurs. Héron coupa court la discussion.

- Capitaine Porc-épic, j'ai ici des ordres urgents de Folle Croix. Meprios vous envoi son salut et ceci. Voici le parchemin.

Il le prit et souleva sa manche. Il portait un bracelet d'argent, qu'il appliqua à la cire du message. Celle-ci fondit dans un crépitement d'étincelles. Il commença à lire.

- Ces deux hommes arrivent en renfort. Nuage et Hache sont mort à l'hôpital, suite à votre dernière mission. Voici Pastel, que vous connaissez déjà. Et une nouvelle recrue prometteuse : Mathias Doberan.
- Permettez moi, mais je suis une femme. J'espère que cela ne sera pas à mentionner la prochaine fois.

Le Capitaine finit de lire, il enroula la lettre à nouveau. Il tapota le bord du courrier sur sa lèvre inférieure.

- Soldat. Vas prévenir Tikrith, Scalpel et Comète de se préparer. Nous partons dans une demi heure. Dit à Trident qu'il prend le contrôle de la Tour Rousse à mon départ.

Celui-ci exécuta, sans fermer la porte.

- Je dois vous quitter. Le temps n'est pas bon pour un vol mais tant pis. Les temps s'accélèrent drôlement.

Sur ce, le Héron prit congé. Il sorti d'un pas impérieux, sans un regard. Porc-épic pivota, scruta ses nouveaux soldats.
_______Pastel avait un air provoquant, des yeux aguicheurs et malicieux. Elle avait le teint rose et des cheveux châtains touffus. L'énorme bonnet pointu doublait sa taille. Sa teinte paraissait changeante, comme huileusement ténébreuse. Hormis son couvre chef, elle portait une jupe légère et froissée noire, elle lui arrivait aux genoux. Elle avait de petits souliers noirs à boucle d'argent, et de longues chaussettes de même couleur. Son haut était sombre, mais brodé de fils arc-en-ciel qui contrastaient. Elle portait des mitaines, mais plus par froid qu'ornement. A sa ceinture, il y avait une poche en cuir bien remplie.
_______Le jeune Mathias restait fier. Une allure de tête à claque, mais de bonne volonté. Il n'avait pas atteint sa taille adulte, dépassant déjà le Capitaine d'une demi tête. Il avait des yeux bleus perçants et une coupe au bol. Ses habits étaient simples et de bonnes qualités. Il portait le glaive à la ceinture et un bouclier sur son dos. Il pinçait sa bouche, une moue marquant l'impatience.

- Alors Jeunot, c'est quoi ton nom déjà ? Demanda le Capitaine.
- Je m'appel Mathias Doberan, mais je sais que dans une escouade nous portons tous des surnoms.
- Ah oui ? dit-il avec un soupçon d'ironie
- Exact. D'où je viens, on m'appelait L'invaincu, ou Superbe. Mais je préfère quelque chose de plus... hum... de moins... Enfin, j'ai pensé à Sombre.

Pastel pouffa. Elle mit la main devant sa bouche pour ne pas éclater de rire. Son chapeau s'agitait convulsivement.

- Avec un minet blanchard comme le tiens, Jeunot ferra l'affaire. Sache qu'ici, c'est moi qui donne les surnoms. J'hésite entre Pépin et Moustique. On verra par la suite.
- Mais...
- Oui ?
- Non rien, capitaine. J'ai apporté la tenue réglementaire. Armure légère. Glaive et bouclier rond.
- On était aussi peigne cul que ça à nos débuts ? Intervint Pastel souriante.
-J'en ai bien peur. Et pourtant, on frise un record.

Le jeune Mathias était rouge de frustration. Il ne s'attendait pas à être reçu ainsi. Qu'avait il fait pour s'attirer une telle honte ? Le soldat revint et affirma que les hommes se tenaient paré pour le départ. Les chevaux étaient sellés. Ils attendaient les ordres.

- Très bien. Nous arrivons.


Il fit signe à Pastel de passer devant lui, un geste galant qu'elle remarqua d'un soupir exaspéré. Porc-épic se tourna vers le Jeune, et, lui serra la main.

- Petit. Bienvenu dans la Neuvième Escouade.

*

# Posté le mercredi 04 octobre 2006 13:02

Modifié le mercredi 11 octobre 2006 07:59

Couplet Deuxieme

Couplet Deuxieme
_______La Tour Rousse se trouvait sur la route du Rempart des Justes, la muraille qui sépare l'Empire Flamboyant des Royaumes Déchus, au c½ur de la forêt d'Eëlsamia. Elle appartenait au Comte d'Eël, en charge de la protection régionale, entre la frontière et le port libre d'Aquobert. Son comté suivait ainsi le sillon du fleuve Samiaran, séparant Eëlsamia en deux. Le Samiaran avait, comme particularité, sa couleur azur. Une sorte de bleu cristallin, un aspect de pureté. Il faisait du comté d'Eël l'une des plus belles terres de l'Empire. On y trouvait des plantes rarissimes, d'un exotisme profond. Des hectares de palmiers géants. De grosses fleurs aux formes de fruits juteux. Le rose jaillissait parmi le vert chenille. De fins alizés exhalaient un parfum sucré, semblable au sucre glace. Le paysage était généralement doux en cette période, milieu de printemps Grâce à cette magnificence, le port d'Aquobert pu obtenir son autonomie. Non sans payer un lourd impôt annuel ! La nuit aurait dû être idyllique dans un tel cadre. Malheureusement, la tempête gâchait tout.

_______Les chevaux trottaient sous la pluie. Cette cascade durait depuis... longtemps. On y perdait notion d'espace, notion de temps, notion d'amour propre. Le ciel avait décrété l'heure de la douche. Il n'y avait qu'à subir. Le pire viendrait ensuite. La boue. Les cavaliers se protégeaient avec peine, de lourds manteaux de cuir, noir grisâtre. Ils se laissaient conduire par le chef de file, le Capitaine Porc-épic lui-même, la tête fourrée dans la crinière de leurs montures. Le Capitaine était d'un poil mauvais, sans jeu de mot. Il beuglait, inlassablement, des insultes incompréhensibles. Ce n'était décidément pas un homme nocturne.
_______Mathias Doberan, le Jeunot, n'avait jamais été aussi trempé. Il ressentait l'humidité jusqu'au bout de ses orteils. Il considérait son habit comme perdu, bon pour la moisissure. Il s'était replié de manière identique aux autres, et appréciait la pression chaude de son bras sur ses côtes. Les gouttes s'abattaient sur son large dos. Il eu la bizarre impression d'être un fromage abandonné aux éléments. Devenant de plus en plus mou, de plus en plus pourri. Il se força à diriger sa pensée vers autre chose. Quelle était la mission confiée par Maître Meprios ? Porc-épic révèlerait cela au Fort Saphir, leur destination. Jeunot fantasmait déjà. Fallait il dérober des documents secrets ? Tuer un corps d'armée puissant ? Activer une révolution ?
Il n'avait eu aucun contact réel avec les membres de l'escouade. Il ne connaissait pas particulièrement Pastel, son ton espiègle la rendait insaisissable. De plus, il ne l'avait rencontré qu'à son départ, avec le Héron. Non. Le groupe lui portait bien peu d'intérêt. Il pensait à une forme de bizutage. Devait-il prouver sa valeur ? Un seul lui avait dit bonjour. C'était Scalpel. Le plus vieux de l'équipe, une cinquantaine bien passée. Sa peau semblait marquée par de rudes années. Cicatrices. Vérole et compagnie. Il portait les cheveux courts, blanc gris, un peu dégarnis sur les cotés. Son regard avait quelque chose de captivant, le genre de regard qui a tout vu. Délavé, un bleu gris délavé. Il avait tendu sa peau d'un sourire lorsqu'il lui serrait la main. Sa poigne était ferme, franche. Il lui restait une bonne dose de vigueur. En témoignait son corps svelte, athlétique.

Voila qu'ils arrivaient au Fort Saphir. Le jour pointait. C'était un bâtiment moyen, plutôt large, à deux tours rondes, certainement une ancienne auberge fortifiée depuis. Les murs étaient peints en bleu marin.
_______Cerclé de palissades de bois. Un étage. La roue d'un moulin clapotant dans le Fleuve. Il était drôle de donner un nom de joyaux à cet ensemble assez pittoresque. Et pourtant, le Fort Saphir gardait l'un des ponts les plus importants qui enjambait le Samiaran. Un carrefour vers Flamboyance, la capitale.
_______La gestion du Fort était effectuée par un intendant, lui aussi au service de Meprios. Le Sorcier-Duc de Folle Croix faisait passer son armée pour des groupes de mercenaires épars. Il gangrenait ainsi les petites seigneuries de L'Empire et autre royaumes d'Ocarina. Personne ne se doutait de ce qu'il préparait.

________On installa l'escouade dans un quartier souterrain. Une espèce de cave humide, à l'abri du vent. Soulagés de leurs équipements et vêtements noyés, ils se séchaient avec des draps de coton. On leur remit des habits propres et secs. De nouvelles montures leur serraient offertes.
Une longue table de bois massif s'imposait au centre de la pièce, plus quelques chaises. L'éclairage laissait à désirer quand on leur servit à manger. Une sorte de gruaux, agrémenté de vin aigre. Il fallait piocher dans un plat central, et déguster le tout à la main. Mathias Doberan eu une once de dégoût, voyant les ongles noirs de Tikrith raclé la nourriture. Pendant le repas, le Capitaine Porc-épic dévoila l'ordre de mission.

- Les Cocos, la fête va commencer. Jusqu'à présent, les ordres de Meprios c'était de petits amuses gueules. J'annonce le plat de résistance.
- Chouette ! A quand le dessert ? S'exclama Pastel toute contente.
- Pas pour tout de suite. Faut savoir prendre son temps, sinon le ventre fait des siennes. Oui, je connais ça. Bref. Autant le dire tout de suite, nous nous rendons à Flamboyance.

C'était donc ça, pensa Mathias Blanc bec. Ils allaient visiter la plus grande ville d'Ocarina. La capitale des capitales. Le centre du monde ! Il salivait à cette pensée, à tant de découvertes promises, à tant de rencontres fructueuses. Quel serait son rôle dans tout ça ?

- Cette fois ci, un objet ne sera pas notre quête. Ni une personne. Cessons ici la devinette, nous allons amener, à notre maître, la dépouille de Maxim.

Jeunot Doberan, blanc bec, sursauta. Demandant par réflexe.

- Maxim, Le Maxim ? Je veux dire, le Héros Flamboyant. Celui dont parle les légendes ?
- Tout juste.
- Mais, c'est impossible ! Il doit être poussière à l'heure qu'il est.

Mathias se trouva alors sujet aux regards moqueurs. Proche du dédain, pour certain. Par ses paroles, il accentuait sa position de « petit nouveau qui ne connaît rien à la vie ».

- J'ai du mal à croire qu'on nous a foutu un gosse pareil. Il porte encore des couches ou bien... ? Railla Pastel. Faut s'calmer, l'ami. Quand le maître ordonne, on exécute. Tu dois être le seul ici à ne pas savoir que les corps des Grands Héros sont momifiés, gardés, surveillés. Intactes donc. Leurs pouvoirs étaient si grands, qu'ils ne se dégradent pratiquement pas. Encore aujourd'hui, il y a des pèlerins priant face aux Héros, tel une communion. Apprend la vie, et revient dans dix ans. T'auras p'tet du poil au menton...

Il était rouge de honte. Les autres riaient. Scalpel lui tapota même l'épaule, avec une moue hilare.

- Maintenant que les choses sont claires, reprit Porc-épic, établissons un semblant de stratégie. Non Comète, on ne foncera pas dans le tas. Je sais que tu préfères l'action, mais ce ne sera pas la solution. J'opte pour l'infiltration. D'abord, Pastel, tu devras te faire passer pour une S½ur du Temple. Une espèce de pèlerine etc. Nous avons tous ce qu'il nous faut ici. Laisser passés, déguisements, renseignements. Tu trouveras bien chaussures à ton pied. Je voudrais des informations sur la dépouille, la garde, les différents sorts de défense. Tout. Il n'y a que toi pour faire l'affaire. Personne ne possède le délicieux charme de tes yeux doux.
- J'ai comprit, dit elle soudain sérieuse.
- Ensuite, Tikrith. Tu partiras le premier, comme d'habitude. Tu es l'éclaireur du groupe. Et bien, tu vas m'éclairer les bas fonds. Je veux y voir plus clairs dans ce merdier, quitte à foutre un peu la pagaille. Qui dirige qui ? Les corrompus. Les indics. N'hésite pas sur les moyens. Fais toi une place, si tu peux.
- Pas de problème, dit il d'une voix profonde, presque cassé. On dénotait un accent Kahlibéen.
- Pour le reste, on verra sur place. Ou plutôt, Pépin-tetine-de-mouche, tu accompagneras Pastel. Histoire qu'on vous voit arriver ensemble, ça ne semblera pas louche si vous vous fréquentiez. Inventez un truc. N'importe quoi.

Le Capitaine reprit sa respiration en une grande goulée d'air.

- Je vous signale, nous avons six mois pour réussir.
-Six mois ? Alors, tu veux faire ça pendant... commença Pastel
- Tout à fait, coupa-t-il. L'action se déroulera le soir de la Grande Fête Surprise. Les vingt ans d'anniversaire du couronnement de l'Empereur.

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# Posté le mercredi 11 octobre 2006 15:10

Modifié le mardi 05 juin 2007 02:58

Couplet Troisième

Couplet Troisième
_________Milieu de matinée. Ciel bleu roi, des nuages s'esquissent. Les couleurs vives d'une région prospère frappent la rétine. Une longue route de terre battue allonge l'horizon. Au bord, des coquelicots, et la présence d'échoppes paysannes. Le genre de petites cabanes branlantes, avec son gueux rougeau servant sa piquette. Mathias Doberan avait soif. Il se serait bien laissé tenter. Hélas, il était avec Pastel, et celle-ci ne traînait pas. Sous son allure enfantine se cachait une femme déterminée, méticuleuse, forte. Oh non, elle n'avait pas abandonné ses pointes d'ironies, le venin brûlant de l'art du langage, mais elle faisait en sorte de garder une marche rapide, constante. Mathias suivait. Il voulait prouver sa valeur. A qui ? L'escouade, ou lui-même ?
_________Leurs sandales martelaient le sol dans un nuage de poussière sèche, terreuse. Ils avaient les orteils salement noircis. Cela plaisait ni à l'un, ni à l'autre. Venant de régions froides, ils avaient l'habitude des pieds bien couverts. Le Jeunot rêvait de bottes. Leurs équipements étaient restés avec les autres, lors de la séparation. Ils étaient maintenant vêtus de toges blanches, empruntées au stock du Fort Saphir. Une religieusement brodée de bleu pour Pastel. Une simple à couleur unie, d'un aspect peut être frustre, pour Doberan. Elles leur tombaient sous le genou, à mi mollet. Le tout prenait un ton sépia. Pastel avait même abandonné son large chapeau, laissant s'épanouir son épaisse chevelure noisette.

Sa nouvelle tenue avait apporté maints commentaires à Mathias Doberan. Ses cheveux blonds, lissés en arrière, il prenait son rôle très au sérieux. Il s'était séparé de son arme avec nostalgie. Il est étonnant de voir, à quel point, on s'attache à ce genre d'objet. Combien de temps avait il été armé, sur le qui vive ? Il dormait avec son épée. Elle était la meilleure des compagnes. Mais les ordres étaient les ordres. Les armes serraient cachées dans le chargement de bois, apporté par le Capitaine. Si Mathias avait l'air d'un peigne cul, les autres étaient des bouseux.

- Mais, c'est qu'elle porte bien la robe, la mignonne. Avait dit Scalpel, un accent pervers.
- J'en connais qui payerait pour tâter son joli p'tit cul, dit Comète.


« C'est sur. On ne payerait pas pour toi, la truie. » Voila ce que Mathias avait voulu répondre, mais il s'en garda bien. Comète était une Ogresse puissante. Elle brisait les crânes de son poing d'acier. Elle portait une tenue d'homme, sorte d'armure légère. C'était mieux ainsi. Qui sait à quoi elle ressemblerait, en un ensemble plus féminin ?

-Bon, les lascars, c'est finit maintenant ? Intervint le Capitaine. Je sais qu'il est plaisant de tailler le marmot, mais on entre en mission maintenant. L'équipement est chargé ?
- C'est fait, capitaine.
- Bien. On se sépare ici, alors. Pastel et toi, vous entrerez par la porte sud de Saint Miracle. Pastel se ferra passer pour une prêtresse. Mathias, tu rejoindras le quartier étudiant. Tu te trouves une crèche, avec ce fric là. Tiens. On se rejoint dans trois jours à la Taverne du Violoniste, quartier Marchand. D'ici là, pas d'histoire. C'est parti !

Mathias se souvenait de ce moment, où le capitaine avait prit sa défense. Etait-ce une preuve qu'il l'acceptait ? Cette pensée lui redonna du courage. Il marchait avec envie. Sur le chemin, une charrette marchande leur proposa de les prendre. Il y avait de la place, et il était bon de trimbaler une prêtresse. Cela donnait une bonne image. En voyant leurs pieds pleins de poussière, les deux compagnons d'armes acceptèrent. Ils firent, donc, le reste, accompagnés par des marchands de tapis.

Plus ils avançaient, plus le monde se groupait, se tassait. Les corps s'amoncelaient en un tas unique : Une gigantesque attente. Sur le bas de la route, il y avait les prémices de la ville. De vieilles tentes de campement. Une sorte de caravansérail, miteux. Au loin, on pouvait voir les pointes du château, qui dépassaient de la grande enceinte. La tour centrale était sertie de nombreuses tourelles. Un grand dôme de verre coiffait le tout. De si loin, la beauté du bâtiment transparaissait. Le Château était réputé pour ses nombreuses fontaines sortant de ses remparts. L'architecture était unique, d'aucun style. A la fois déroutant, et magnifique.

Ils remercièrent leurs hôtes, et, quittèrent la charrette. L'entrée des Marchands comportait bien trop de monde. Elle donnait sur l'Axe Principal de la ville. Le va et vient était incessant. Les hautes et lourdes portes semblaient constamment bouchées par la foule. Ils prirent le Sud, coupant à travers les campements. La Porte Saint Miracle était plus dégagée, mais mieux contrôlée. Elle donnait l'Axe du Savoir, partageant le Quartier Religieux et l'Universitaire. Le genre d'endroit qui se voulait propre. Les gardes, quand à eux, étaient plutôt balourd. Des géants, cotte de maille et casque, armés d'hallebardes massives, dirigés par un éphèbe raffiné.

Pastel se présenta sous le nom de S½ur Ferdine. La gouvernante du couvent Saint Fleurit. Elle avait les papiers, et l'anneau caractéristique des membres du Temple. Mathias se présentait sous sa protection, un jeune plein d'avenir. Le Saint Fleurit jouissait d'une bonne réputation, aussi, ne fit on pas grande histoire. Les papiers semblaient en règle. Ils n'avaient pas d'objets interdits. Ils purent passer le seuil de la Capitale. Flamboyance. La ville aux cinq collines.

L'ensemble avait tout pour réjouir. La route était pavé et montait droite, vers l'horizon. La plupart des maisons étaient en bois. Mais, lorsque l'on montait les collines, la pierre devenait le matériau principal. Au centre se tenait le château. Si l'on prenait à droite, on accédait au Quartier Religieux et à son Temple. La gauche, le Quartier des Etudiants. La rue était pleine de vie. L'espace grouillait. Il était magique d'observer tant de détails. Un chat sur un toit. Une jeune fille arrosant des fleurs sur un balcon. Un prêtre parlant à son élève. Le gentilhomme, vêtu chiquement, se baladant. La montre à gousset, faites d'or, rangée dans la poche de son veston. Les enfants jouant avec des cailloux. Le vendeur d'eau. L'enseigne craquelée d'un libraire. Le cliquetis d'un sabot. L'odeur, enivrante, d'un parfum de courtisane. L'iris. La rose. Le chrysanthème. La violette. Le myosotis.

Mathias Doberan s'emplissait. Il restait muet face au spectacle. Emerveillé. Pastel le tira de sa rêverie, par un coup de pied. Le tibia se révélait efficace.

- Aoutch ! Qu'est ce qui te prends ?
- On se calme, le petiot. N'oublies pas notre objectif. On a bien fait d'arriver en avance. Tu vas pouvoir t'habituer à tout ce tohu-bohu. T'as l'air d'être sorti de chez maman trop tôt. Ou trop tard. Ce n'est qu'une ville, tu comprends ? Alors, suffit les ardeurs ! Je te conseil de visiter un peu, et de faire gaffe où tu mets les pieds. On regarde à droite et à gauche quand on traverse.

Elle se foutait royalement de sa gueule. Il mit un certains temps avant de le comprendre...

- Bon, sur ce, je vais me présenter au Temple. C'est ici que l'on se sépare. On se revoit au Violoniste dans deux jours.

Le Petiot Pépin était enfin seul. Il eu un sentiment de vide, perdu au milieu de tout. Il prit une rue adjacente. Plus pour avancer qu'autre chose. Il regardait autour de lui, examinait chaque place. Les rues devenaient parfois un immense labyrinthe, sans logique. Des culs de sac. Des maisons qui se collaient, décollaient. Il y avait de charmantes places, ornés de fontaines travaillées. Flamboyance avait un culte de la Source. Il en existait des milliers qui sillonnaient la ville.
_______ En montant un petit escalier de pierre, Mathias ressentit toute la fatigue accumulée dans ses jambes. Il se tenait à la rembarre de fer, quelque peu essoufflé. Sur le coté, il aperçut une petite auberge. Elle était discrète et mignonne. Une plante grimpante y avait élue domicile. La face était pratiquement cachée par les feuilles émeraudes. Dessous, on distinguait une ancienne peinture bleue profonde. L'endroit s'appelait le Loir.

Mathias entra.

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# Posté le samedi 11 novembre 2006 11:59

Modifié le dimanche 12 novembre 2006 10:59