_______Ils s'enfuyaient à travers la steppe matinale. Le ciel était d'un bleu éteint, les nuages, longs, gris clair. L'air était humide et perlé d'un fin crachin. Plusieurs heures après l'incident, la course folle continuait. De la vapeur sortait aux naseaux des chevaux, éreintés. Longue cavalcade entre buttes et rochers, la fatigue se faisait sentir, les muscles endolorit suppliaient.
____Ils dévalèrent une pente et ralentirent le pas. Un moment de répit s'imposait, le sang devenait trop pressant, percutait les tempes et injectait l'½il. Il avait fallu traîner ceux qui dormaient encore. La drogue devait être efficace, Twim et Jinta se pavanaient dans les bras de Morphée. Les souffles se calmaient assez pour débuter une conversation. Les questions avaient eu le temps de mijoter.
- Je pensais être le seul à savoir pour le somnifère. J'avais remarqué un goût étrange dans la nourriture. Heureusement, en tant que médecin, j'ai toujours un contrepoison sur moi. C'est utile. Quand tu as plongé sur le dernier, ça m'a surprit.
- Oui, la magie développe quelques immunités et un certain sens du réflexe.
- Que lui as-tu lancé ? Tu penses qu'il va s'en sortir ?
- Impossible. J'ai abusé sur le coup, mais c'est le premier sort qui m'est venu à l'esprit. Je lui ai joué la farce du Réducteur de Tête.
- Sale. J'en ai vu les dégâts, il y a longtemps, à Pinta-Dlwo. Un petit village du Golfe de la Main.
____Orwe connaissait bien Pinta-Dlwo, mais il se garda de le dire. Autrefois, à l'aube de son adolescence, il avait rencontré une vieille femme là bas. Elle s'appelait Samenata Fufou. Il se rappelait encore de son visage ridé d'un noir ébène, de ses cheveux crépus sous sa coiffe, de sa gentillesse et de sa générosité. Elle l'avait accueillit alors qu'il était tout jeunot, sale, et perdu. Remarquant le potentiel d'Orwe, elle lui enseigna ses secrets. Il parti, un soir d'été, sans au revoir. Il le regrettait.
- La magie est puissante, mais instable. La contrôlé nécessite force et respect, adaptation et savoir. J'ai merdé, dit il pensant au passé lointain.
Les deux endormis sursautèrent dans leur sommeil. Ils prenaient conscience des liens qui les attachaient aux chevaux, et du monde défilant lentement sous leurs yeux. L'esprit encore embrumé, Twim demanda :
- Que faisons nous ici ? J'ai rêvé, ou nous avons fait halte chez les Kaltmen ? Ma tête me fait souffrir.
- C'est quoi c'bordel ? Intervint Jinta d'une voix plaintive.
- Les Petrakson nous ont drogué. Ils ont attendu la nuit pour nous tuer. Vlöd a réagit le premier.
Orwe mit pied à terre, et tenta de dénouer les liens de ses compagnons. Dans l'empressement, il les avait trop serré. Jinta remuait dans tout les sens, ce qui rendait la tache plus difficile encore.
- J'ai vu Vlöd à l'½uvre. On peut dire qu'il à le sabre efficace. Arrête de gigoter ! dit-il en lui donnant une tape derrière la tête.
- Pourquoi tu lui demandes pas de couper tout ça, p'tite tête.
- Gâcher une si belle corde...
Orwe claqua des doigts. L'attache se mit à grouiller comme des vers imbriqués. Puis, peu à peu, les liens se défirent, rampant sur la peau bronzé de Jinta. Ce dernier fut prit d'un frisson qui lui retourna le ventre. Il manqua vomir.
- Je déteste quand tu fais ça, cracha Jinta pour Orwe.
____Il se dirigea vers Twim avec un petit rire.
Pendant qu'il l'aidait à se débarrasser de l'entrave, Twim le regardait dans les yeux. Des yeux noirs tachetés d'or en paillette, ce regard cherchait des réponses. On y lisait de l'inquiétude, de l'appréhension, et, une sorte de désir profond mais caché. Comme derrière un voile, on ne pouvait distinguer qu'une silhouette, une forme lancinante. Les regards se croisaient sans s'attacher. Orwe était trop occupé pour comprendre, aussi, une fois libérée, Twim lui posa une question.
- Penses tu que l'incident est lié à Meprios ?
- Il n'y a aucun doute là dessus, pour ma part.
- Ce vioque ne nous lâchera jamais, dit Jinta qui, en vérité, était bien content. Meprios promettait d'être un grand adversaire.
Vlöd se senti tout d'un coup à part. A l'évidence, on ne lui avait pas tout raconté...
- Qui est Meprios ? Je mérite une explication, vous ne croyez pas ?
Un ange passe, gêné. Le piétinement des chevaux dans la boue, le ciel s'était couvert.
- Euh....
- Tu raconteras ça plus tard, on a des Kaltmen aux fesses !
_______Dans sa yourte solitaire, le chaman examinait les corps étendus des deux victimes du drame. Les Petrakson, il se souvenait de leurs parents, et des parents de leurs parents. Une sombre famille depuis longtemps critiquée, pour une faute ancienne jamais pardonnée. Pauvre Petrakson, ils n'avaient pas mérité cela. Il imaginait toute la ranc½ur des vaincus et des larmes lui vinrent aux yeux. Trêve de sentimentalisme, poussons l'examen. Alors, son esprit remarqua une marque. Si fine, d'un aspect d'éther, impalpable cependant présente. Il captait la trace d'un sceau magique, une présence sournoise. Vite, il s'empressa de les déshabiller. Il devait encore y avoir un substitut corporel. Son nez renifla les membres du jeune cadavre. Il pistait, tout excité, tel un porc cherchant des truffes. Il s'arrêta net sur un point, au niveau de la hanche. Il chercha, dans ses bocaux, une poudre rouge oxydée. Il versa la poudre. Et, par un crépitement léger, l'empreinte se révéla. D'abord rouge, puis brique, et enfin obsidienne, elle représentait un « F » ondulé dont la barre centrale était encerclée.
______C'était la marque du dément pays, la région redoutée de la Pointe de la Folle Croix. Cet élément n'inspirait pas l'innocence. Qui étaient les vrais coupables ? Le chaman se questionnait. L'affaire s'assombrissait, il fallait prévenir le chef.
______Sur place, en vérifiant la position des corps, la chose semblait évidente : Les Petrakson attaquaient. On avait même retrouvé de la poudre somnifère. Le chef dépêcha des hommes pour la fouille des lieux, un autre pour interroger la survivante, et une petite équipe pour rappeler ceux de la traque.
- C'est triste, je me sent trahit par les miens.
- Ne vous morfondez pas, ô chef. L'hiver se termine, nous retrouverons bientôt l'exotisme des caravanes.
- J'ai parfois l'impression de vivre hors du monde.
- Le monde n'est pas toujours gai, lorsqu'il nous rattrape. Bientôt, je le sens, son souffle nous réchauffera. Ou nous brûlera...
Sur ces paroles, ils s'en allèrent trinquer à la fin de l'hiver.
_______Les longues heures de course poursuite prirent fin en entrant dans la forêt. La traque n'avait laissé aucun répit, tous étaient abattus, les membres cassés par l'effort. Les chevaux tremblaient à chaque pas. Peut être parce que, ils n'en pouvaient plus. Peut être parce que, l'endroit faisait peur. Ils étaient, à présent, dans la forêt de Mitràwin. Célèbre forêt magique et sacrée, où quiconque pénétrait se maudissait lui même. Peu en était sortit vivant. On raconte qu'il existe des êtres terribles et inconnus, sournois et curieux, qu'ils ne vivent qu'ici, à Mitràwin. Un peuple féerique, mystérieux, issu de la magie. Une seule créature peut prétendre les diriger, la Demoiselle, reine de ses lieux.
______C'était le soir, et il n'était pas question de faire un feu.
- Il existe des routes qui traversent Mitràwin. Les caravanes les empruntent. Ce sont de vieilles routes négociées par des clauses avec la Demoiselle, il y a fort longtemps. Mais même sur ces routes, le feu est interdit. Nous sommes déjà assez fou pour pénétrer la forêt, gardons tout de même une certaine discrétion. Et du respect, conseilla Vlöd.
- Nous avons pensé à ce genre d'inconvénient, dit Orwe en ouvrant son sac.
Il en sorti une lanterne jaune safran, un peu rouillée. Des runes zébraient sa cloche. Il l'ouvrit. Une mèche, petite, était plantée dans un liquide couleur ambre. Il souffla dessus. La mèche s'alluma. Elle illuminait en cercle, un rayon de chaleur se propagea. Au-delà de ce rayon, c'était le noir et le froid.
- Pour nous voir, il faudra entrer dans le cercle. Nous y serons au chaud toute la nuit.
- Orwe raffole de ces petits gadgets. Un maître du genre, précisa Jinta.
Ils s'assirent sur le tapis de feuilles tombées. Twim avait attaché les chevaux non loin.
- Bien. Je vais t'expliquer ce que je sais à propos de Meprios.
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