Couplet Cinquieme

Couplet Cinquieme
_____Calme nuit noire et paisible camp. Petit feu orangé où ronflent les gardes. Le vent était frais et léger. Pas un bruit, pensait-il, la main crispée sur son poignard. Sueur au front et jambes tremblantes, le jeune Petrakson rejoignit son frère. D'un regard, ils se mirent d'accord, le moment était venu. Le grand Petrakson posa sa main sur l'épaule de sa femme qui arrêta net son travail. Elle sorti des couvertures une tige de fer particulièrement pointue.

- Je suis prête.
- Ce ne sera pas difficile, ne t'inquiète pas.
- Avec la dose de poudre somnifère qu'ils ont ingurgités, ils ne sentiront probablement rien.
- Réglons ça au plus vite et tournons nous, enfin, vers l'avenir.
- L'avenir qu'Il nous a promis, mon frère, intervint le jeune Petrakson. Ne le décevons pas.
- Que faisons-nous de l'Ogre, demanda-t-elle.
- Tuons le.

______Ils s'approchèrent lame au poing, sûrs d'eux. Ils encerclèrent l'Ogre. Le jeune Petrakson déchanta quand il sentit la pointe froide de l'aiguille, lui transpercer l'½il. Il est déjà mort quand ses genoux touchèrent le sol. La tête tranchée dans une gerbe de sang.
__L'Ogre se tenait debout, un sabre insolite à la main. La femme chargea, sa tige en fer pointé en avant. Il esquiva facilement et arrêta sa course en la prenant par les cheveux. Il l'a fit basculé avec son genoux et l'assomma d'un coup de manche sur son front.
Le dernier Petrakson, les yeux embués de haine, voulu profité de cette ouverture et attaquer l'Ogre. Mais, Orwe lui bondit dessus tel un tigre. Ils se débattaient tout les deux au sol. Dans la lutte, ils déchirèrent un des pans de la hutte et Petrakson se mit à crier. Plus d'autre choix, Orwe le prit à la gorge, des sortes d'ondes vertes se dégageaient de sa main. Le corps de Petrakson se tétanisa, son visage exprimait l'horreur.
________Vlöd avait réveillé les autres. Ils étaient au ralentit, les yeux papillonnants dans le vague. On entendait déjà des paroles dans les huttes voisines. Il ne fallait pas tarder, le camp entier allait s'éveiller. Orwe se leva, laissant son adversaire à terre.

______Ils mirent Jinta et Twim sur leurs chevaux respectifs, ils s'étaient rendormit. Un des gardes venait de trouver le corps crispé du grand Petrakson. Vite, ils partirent quand l'alarme fût donnée. Le bruit des sabots s'étouffait sur l'herbe molle, tandis que résonnaient les cris et les ordres.

______On amena le chef sur les lieux du drame. La femme Petrakson avait été transportée au calme, elle avait le front ensanglanté et son état semblait vaseux. A la vue de la dépouille du grand Petrakson, il fit appelé le Chaman. Il dépêcha aussi une dizaine d'hommes afin de poursuivre les assassins.

- La cause de la mort du Jeune Petrakson ne fait aucun doute, mais l'autre... commença un garde.
- Il y a sorcellerie là-dessous. Seul le Chaman pourra nous dire si son état est irrévocable, affirma le chef.
- C'est étrange, ces étrangers ne m'apparaissaient pas hostiles.
- Le mal se cache là où on l'attend le moins. Je ne portais pas les Petrakson dans mon c½ur, mais ce sont des Kaltmen et l'on ne peut laisser cela impunie.


_____Le vieux Chaman arriva, vêtu d'une simple tunique fauve, aidé dans sa marche par son grand bâton. Il portait la barbe et les cheveux longs, tout cela en désordre de plus total avec n½uds et vermines diverses. Sa peau était plissée et bronzée, il marchait en sandale malgré la neige. Des tatouages mystiques le recouvraient. Edenté, sa bouche marmonnait sans cesse, tout comme ses genoux qui tremblaient dans l'effort. La faiblesse émanait de son corps, à part dans ses yeux d'un bleu gris vif. Sa grandeur se plaçait dans ce regard. Le regard de la connaissance.

- Vous voici, ô Chaman. Regardez ce pauvre Petrakson. Son cas est-il désespéré ?

Le Chaman scruta le cou et la tête de l'ensorceler.

- S'en est finit de lui. Il est mort à l'instant même où la main de son ennemi s'est posée sur son cou. Il a eu affaire à quelqu'un de puissant et de savant. Amené moi sa dépouille dans ma hutte, je vais l'examiner. C'est la malédiction d'un Réducteur de Tête.

En effet, la tête et le cou du Petrakson étaient déconfits, de la taille d'une pomme ratatinée.

*

# Posté le jeudi 06 avril 2006 08:33

Couplet Sixieme

Couplet Sixieme
_______Ils s'enfuyaient à travers la steppe matinale. Le ciel était d'un bleu éteint, les nuages, longs, gris clair. L'air était humide et perlé d'un fin crachin. Plusieurs heures après l'incident, la course folle continuait. De la vapeur sortait aux naseaux des chevaux, éreintés. Longue cavalcade entre buttes et rochers, la fatigue se faisait sentir, les muscles endolorit suppliaient.
____Ils dévalèrent une pente et ralentirent le pas. Un moment de répit s'imposait, le sang devenait trop pressant, percutait les tempes et injectait l'½il. Il avait fallu traîner ceux qui dormaient encore. La drogue devait être efficace, Twim et Jinta se pavanaient dans les bras de Morphée. Les souffles se calmaient assez pour débuter une conversation. Les questions avaient eu le temps de mijoter.

- Je pensais être le seul à savoir pour le somnifère. J'avais remarqué un goût étrange dans la nourriture. Heureusement, en tant que médecin, j'ai toujours un contrepoison sur moi. C'est utile. Quand tu as plongé sur le dernier, ça m'a surprit.
- Oui, la magie développe quelques immunités et un certain sens du réflexe.
- Que lui as-tu lancé ? Tu penses qu'il va s'en sortir ?
- Impossible. J'ai abusé sur le coup, mais c'est le premier sort qui m'est venu à l'esprit. Je lui ai joué la farce du Réducteur de Tête.
- Sale. J'en ai vu les dégâts, il y a longtemps, à Pinta-Dlwo. Un petit village du Golfe de la Main.

____Orwe connaissait bien Pinta-Dlwo, mais il se garda de le dire. Autrefois, à l'aube de son adolescence, il avait rencontré une vieille femme là bas. Elle s'appelait Samenata Fufou. Il se rappelait encore de son visage ridé d'un noir ébène, de ses cheveux crépus sous sa coiffe, de sa gentillesse et de sa générosité. Elle l'avait accueillit alors qu'il était tout jeunot, sale, et perdu. Remarquant le potentiel d'Orwe, elle lui enseigna ses secrets. Il parti, un soir d'été, sans au revoir. Il le regrettait.

- La magie est puissante, mais instable. La contrôlé nécessite force et respect, adaptation et savoir. J'ai merdé, dit il pensant au passé lointain.

Les deux endormis sursautèrent dans leur sommeil. Ils prenaient conscience des liens qui les attachaient aux chevaux, et du monde défilant lentement sous leurs yeux. L'esprit encore embrumé, Twim demanda :

- Que faisons nous ici ? J'ai rêvé, ou nous avons fait halte chez les Kaltmen ? Ma tête me fait souffrir.
- C'est quoi c'bordel ? Intervint Jinta d'une voix plaintive.
- Les Petrakson nous ont drogué. Ils ont attendu la nuit pour nous tuer. Vlöd a réagit le premier.

Orwe mit pied à terre, et tenta de dénouer les liens de ses compagnons. Dans l'empressement, il les avait trop serré. Jinta remuait dans tout les sens, ce qui rendait la tache plus difficile encore.

- J'ai vu Vlöd à l'½uvre. On peut dire qu'il à le sabre efficace. Arrête de gigoter ! dit-il en lui donnant une tape derrière la tête.
- Pourquoi tu lui demandes pas de couper tout ça, p'tite tête.
- Gâcher une si belle corde...

Orwe claqua des doigts. L'attache se mit à grouiller comme des vers imbriqués. Puis, peu à peu, les liens se défirent, rampant sur la peau bronzé de Jinta. Ce dernier fut prit d'un frisson qui lui retourna le ventre. Il manqua vomir.

- Je déteste quand tu fais ça, cracha Jinta pour Orwe.

____Il se dirigea vers Twim avec un petit rire.
Pendant qu'il l'aidait à se débarrasser de l'entrave, Twim le regardait dans les yeux. Des yeux noirs tachetés d'or en paillette, ce regard cherchait des réponses. On y lisait de l'inquiétude, de l'appréhension, et, une sorte de désir profond mais caché. Comme derrière un voile, on ne pouvait distinguer qu'une silhouette, une forme lancinante. Les regards se croisaient sans s'attacher. Orwe était trop occupé pour comprendre, aussi, une fois libérée, Twim lui posa une question.

- Penses tu que l'incident est lié à Meprios ?
- Il n'y a aucun doute là dessus, pour ma part.
- Ce vioque ne nous lâchera jamais, dit Jinta qui, en vérité, était bien content. Meprios promettait d'être un grand adversaire.

Vlöd se senti tout d'un coup à part. A l'évidence, on ne lui avait pas tout raconté...

- Qui est Meprios ? Je mérite une explication, vous ne croyez pas ?

Un ange passe, gêné. Le piétinement des chevaux dans la boue, le ciel s'était couvert.

- Euh....
- Tu raconteras ça plus tard, on a des Kaltmen aux fesses !


_______Dans sa yourte solitaire, le chaman examinait les corps étendus des deux victimes du drame. Les Petrakson, il se souvenait de leurs parents, et des parents de leurs parents. Une sombre famille depuis longtemps critiquée, pour une faute ancienne jamais pardonnée. Pauvre Petrakson, ils n'avaient pas mérité cela. Il imaginait toute la ranc½ur des vaincus et des larmes lui vinrent aux yeux. Trêve de sentimentalisme, poussons l'examen. Alors, son esprit remarqua une marque. Si fine, d'un aspect d'éther, impalpable cependant présente. Il captait la trace d'un sceau magique, une présence sournoise. Vite, il s'empressa de les déshabiller. Il devait encore y avoir un substitut corporel. Son nez renifla les membres du jeune cadavre. Il pistait, tout excité, tel un porc cherchant des truffes. Il s'arrêta net sur un point, au niveau de la hanche. Il chercha, dans ses bocaux, une poudre rouge oxydée. Il versa la poudre. Et, par un crépitement léger, l'empreinte se révéla. D'abord rouge, puis brique, et enfin obsidienne, elle représentait un « F » ondulé dont la barre centrale était encerclée.
______C'était la marque du dément pays, la région redoutée de la Pointe de la Folle Croix. Cet élément n'inspirait pas l'innocence. Qui étaient les vrais coupables ? Le chaman se questionnait. L'affaire s'assombrissait, il fallait prévenir le chef.

______Sur place, en vérifiant la position des corps, la chose semblait évidente : Les Petrakson attaquaient. On avait même retrouvé de la poudre somnifère. Le chef dépêcha des hommes pour la fouille des lieux, un autre pour interroger la survivante, et une petite équipe pour rappeler ceux de la traque.

- C'est triste, je me sent trahit par les miens.
- Ne vous morfondez pas, ô chef. L'hiver se termine, nous retrouverons bientôt l'exotisme des caravanes.
- J'ai parfois l'impression de vivre hors du monde.
- Le monde n'est pas toujours gai, lorsqu'il nous rattrape. Bientôt, je le sens, son souffle nous réchauffera. Ou nous brûlera...

Sur ces paroles, ils s'en allèrent trinquer à la fin de l'hiver.

_______Les longues heures de course poursuite prirent fin en entrant dans la forêt. La traque n'avait laissé aucun répit, tous étaient abattus, les membres cassés par l'effort. Les chevaux tremblaient à chaque pas. Peut être parce que, ils n'en pouvaient plus. Peut être parce que, l'endroit faisait peur. Ils étaient, à présent, dans la forêt de Mitràwin. Célèbre forêt magique et sacrée, où quiconque pénétrait se maudissait lui même. Peu en était sortit vivant. On raconte qu'il existe des êtres terribles et inconnus, sournois et curieux, qu'ils ne vivent qu'ici, à Mitràwin. Un peuple féerique, mystérieux, issu de la magie. Une seule créature peut prétendre les diriger, la Demoiselle, reine de ses lieux.
______C'était le soir, et il n'était pas question de faire un feu.

- Il existe des routes qui traversent Mitràwin. Les caravanes les empruntent. Ce sont de vieilles routes négociées par des clauses avec la Demoiselle, il y a fort longtemps. Mais même sur ces routes, le feu est interdit. Nous sommes déjà assez fou pour pénétrer la forêt, gardons tout de même une certaine discrétion. Et du respect, conseilla Vlöd.
- Nous avons pensé à ce genre d'inconvénient, dit Orwe en ouvrant son sac.


Il en sorti une lanterne jaune safran, un peu rouillée. Des runes zébraient sa cloche. Il l'ouvrit. Une mèche, petite, était plantée dans un liquide couleur ambre. Il souffla dessus. La mèche s'alluma. Elle illuminait en cercle, un rayon de chaleur se propagea. Au-delà de ce rayon, c'était le noir et le froid.

- Pour nous voir, il faudra entrer dans le cercle. Nous y serons au chaud toute la nuit.
- Orwe raffole de ces petits gadgets. Un maître du genre, précisa Jinta.

Ils s'assirent sur le tapis de feuilles tombées. Twim avait attaché les chevaux non loin.

- Bien. Je vais t'expliquer ce que je sais à propos de Meprios.


*

# Posté le vendredi 26 mai 2006 12:29

Modifié le vendredi 26 mai 2006 13:03

Couplet Septieme

Couplet Septieme
Le Récit d'Orwe.

_______« Je pourrais commencer à divers moments de ma vie. Ca remonte jusqu'à mon enfance cette histoire là. D'un sens, Meprios et moi sommes liés. Je ne sais pas pourquoi. Il doit y avoir un truc. Quelque chose. On se retrouve, constamment, sur le dos de l'autre. Je ne l'aime pas, et, c'est réciproque. Bon. »

Orwe sortit une gourde de sa poche gauche. Calmement, il ôta le bouchon. Il en but deux gorgés. L'alcool était doux au palais, il circula de main en main, de bouche en bouche. Des ventres résonnèrent un gargouillis satisfait.

_______« Il y a quatre mois, nous étions sur l'île du Doigt Coupé, au c½ur du Golfe de la Main. On avait trouvé les 3 Plumes des Maîtres Chanteurs. Un grand nom pour de vulgaires perroquets. Je te les montre. »

Il fouilla sa veste, les dénicha dans un repli intérieur.

_______« Jaune. Rouge et Bleu. Tu remarqueras que la couleur change quand on les superpose. Bref. Nous étions sur les docks d'Antibe. Notre bateau se chargeait lentement sous le soleil tropical. Il s'appelait le Nuage Noir, pour la couleur ébène de la coque, sûrement. Son Capitaine ; un H'obole quadragénaire à la mine fatiguée, le genre de mec s'enfilant son verre de rhum au réveil, poches sous les yeux, barbe de trois jours et tout le tralala ; était celui qui nous avait amené sur l'île du frisson, deux mois auparavant. Il flirtait avec la piraterie, comme tout ceux de son peuple, mais son prix nous avait séduit. Malgré son apparence, c'était un homme d'honneur et un valeureux marin.
_______Les docks débordaient de caisses et de mondes. Des marchandises de tout Ocarina se croisaient ici, jusqu'à certains bijoux Kahlibéens apportés par leurs caravanes. Les langues se rencontraient, les hommes aussi... Jamais nous pensions le revoir, et pourtant. Son allure n'avait pas frappé notre mémoire, il nous fallut un laps de temps avant de le reconnaître. Ce fut Jinta qui s'en souvint le premier. Pour cause, il était celui qui l'avait tué.
_______L'homme se tenait assit sur une caisse. De son couteau, il récurait ses dents noires, avec mollesse. Ses habits étaient ternes, d'un bleu délavé. Ses bottes de cuir noir poissaient une graisse rance. Sa veste témoignait un standing passé, un ancien bleu roi brodé d'or, elle semblait miteuse. La dentelle rongée de ses manches laissait apparaître une main de bois. Une barbe grisâtre encadrait son visage, ponctué par un tricorne funeste. L'homme chapeauté d'Aquovea, celui qu'on avait combattu en fuyant du palais de McFuris.
______Nous dégainâmes par réflexe. L'homme parut amusé, il planta sa lame prés de lui et fit un geste d'apaisement vers Jinta. Celui-ci s'avançait déjà, la lame au clair. »

_______Orwe soupira. Ses amis gloussèrent. Jinta tenta de se défendre, s'il avait le sang chaud, il n'y pouvait rien. C'était un héritage de son sud natal. Cette remarque déclancha un rire franc. Orwe reprit.

______« Tu imagines la suite. Il ne s'apaisa pas du tout et lui fonça dessus de plus belle. L'homme était vif et parvint à esquiver. Il réitéra sa proposition de calme, les mains ouvertes face à lui. Il venait manifestement en paix et cela attisait ma curiosité. Une fois Jinta tranquillisé, il se présenta sous le nom de Sçard. Au surnom ressent de « la balafre », ajouta-t-il en soulevant le foulard qu'il portait au cou. Une vilaine cicatrice traversait sa gorge de part en part, un petit souvenir de Jinta et sa lame. Il nous invita à prendre un verre. L'auberge s'appelait La Sirène d'Argent, un établissement assez chic pour la région. »

_______Il s'arrêta dans son récit et prit sa pipe. C'était un objet court travaillé avec précision, un assemblage de motif y était sculpté. Il l'a fourra d'herbes odorantes.

- Encore un petit gadget à la sauce Orwe, mon cher Vlöd, plaisanta Jinta. C'est un de mes préféré, si je puis dire, continua-t-il avec un air pincé.
- Tu vois quand tu veux. Etre polis te rend beaucoup plus séduisant, tu sais ?
- En effet, mais ça te ferrais trop plaisir, Twim répondit il moqueur.
- Bon. Cette expérience sera différente. Vous avez bu le breuvage, il ferra effet avec l'herbe. Vlöd, n'ayez pas peur je sais ce que je fais.
- Toute pratique est bonne à apprendre pour un médecin.
- Je tiens ce savoir d'un barde ancien. Tisseur de Songes à sa manière, il m'a confié ce tour.

Orwe inhala la fumée. « Cariosto » prononça-t-il avant de la recracher. Celle-ci les enveloppa, tourbillonna dans leurs yeux, infiltra leurs narines. Ils furent plongés dans un espace psychédélique. Les couleurs s'assemblaient sans logique. Un bleu orangé rencontrait un vert carmin. Le mauve épousait l'azur formant du jaune canari.
_______Soudain, une forme, un paysage, un monde. L'espace prenait vie. Les sensations s'affrontaient : le son d'une conversation, la souplesse du plancher, l'odeur ardente d'un plat pimenté.

_______Mouvement de recul pour Vlöd, quand il comprit. Sous ses yeux s'étalait la salle principale de la Sirène d'Argent.

*

# Posté le vendredi 08 septembre 2006 15:10

Couplet Huitième

Couplet Huitième
Le Récit d'Orwe II

L'endroit était propre, chose rare au sein du Golfe de la Main. Le parquet vernis embrasait la salle de sa couleur vive. Les tables, de bois exotiques, paraissaient solides et de bonne facture. La salle s'épanouissait sur une vaste mezzanine, le coin des clients les plus respectables. Sous elle trônait de longs canapés à l'abri des regards indiscrets. L'envers du décor. Sçard prit place à une table du dessus, il les invita à s'asseoir par un grand sourire.
_______Il y avait peu de monde en ce début d'après midi. D'amples tentures retenaient les rayons du soleil. Au dehors, il faisait une chaleur étouffante. Un serveur vint à leur table dès leur installation. C'était un homme grand et fin, la peau couleur ébène comme ceux des rivages du sud. Il avait les cheveux blanc et crépus, la démarche gracieuse et élancée. Il leur apporta leurs commandes : un thé à la menthe pour chacun, et un rhum en plus pour Jinta. Une fois servit, ils débutèrent la conversation.

- Alors, qu'est-ce qui t'as permit de réchapper à ma lame ? demanda Jinta.
- Un petit secret. Don de naissance...
- Je vois qu'il n'est pas infaillible, attaqua Jinta. De quel bois ta main est-elle faite ?
- Restons en là sur le sujet, ce n'est pas pour ça que je suis venus vous chercher, répliqua Sçard.

_______Stupeur. Ainsi, ce n'était pas le hasard qui organisait cette rencontre. Sçard savoura son petit effet. Il fit une mou en traviole et prit une gorgé de son thé. Il laissait planer l'instant, prenant son temps pour ajuster sa veste. Jinta bouillonnait. Twim et Orwe attendaient perplexes. Une dernière gorgé, puis il reprit.

- On s'intéresse à vous depuis les événements d'Aquovea. Nous disposons d'un formidable réseau. Peu de gens aime être observé, n'est-ce pas ? Surtout les gens de notre espèce. Nous ne sommes pas si différents vous et moi. La rencontre était planifiée ici, tout se passe comme prévus.

Il se détendit la nuque et partit sur un rire gras, les glaires... Il eu de la peine à ne pas s'étouffer. Twim perdit patience. Elle sortit son large couteau de sa botte, et, se mit à faire joujou avec. Le message était clair. Orwe sourit intérieurement en remarquant la seconde d'inquiétude de Sçard. Il savait ce qu'ils valaient au combat. La dernière fois, Twim avait massacré les gardes.

- Bon. Je travaille pour une personne haut placée. Un visionnaire, un homme aux grands projets. Il cherche certains alliés. Des pointures. Des gens qui, comme vous et moi, sont hors du commun. Nous vous avons vu à l'½uvre, cela ne fait aucun doute. Vous êtes voués à partager notre destin.

Il prenait des airs de prophète. Ses yeux s'injectaient sous l'excitation. Etait-il fou ?

- Depuis Aquovea, nous vous suivons à la trace. Le maître se trouve très intéressé. Je ne suis que le médiateur. Il vous offre un travail sur le long terme. Ensemble, vous pouvez nous rejoindre dans l'½uvre qui marquera Ocarina, pour des siècles et des siècles. Refusez serait tourner le dos à sa chance, à sa destinée.
-Minute, coupa Orwe, d'abord, qui est ton maître ? Ensuite, taches de te calmer, on nous regarde bizarrement. Et je doute que, pour une fois, il s'agisse de l'odeur...

Sçard se reprit. Il papillonna des yeux et finit son verre d'une traite. Il devenait de plus en plus difficile à prendre au sérieux. Son visage récupéra son aspect sale et cynique. Il passa une langue noire sur ses dents.

- Pardonnez moi. Il m'arrive de m'égarer.

Il frottait son poignet avec sa prothèse. Le mouvement découvrit un bracelet d'acier caché par la dentelle.

- Mon maître est Meprios. Dirigeant de la Pointe de la Folle Croix.
- Le Sorcier-Duc, c'est cela ? demanda Orwe soudain intéressé.
- Exact. A la fois roi et mystique, ses pouvoirs sont considérables. Il dispose d'un charisme digne des Héros Anciens.
- Quel est son projet ?
- Je ne peux rien dire ici. Sachez qu'il promet fortune et gloire. Vous en saurez plus en m'accompagnant à Flamboyance.

Jinta et Twim regardaient Orwe. Il semblait peser le Pour et le Contre. Il se leva et claqua ses mains sur la table. Avec un sourire, il clôtura l'entretient.

- C'est décidé. Allez au diable !

Les trois amis s'en allèrent, laissant Sçard avec l'addition, abasourdit.

- Vous commettez une terrible erreur. Vous ne pouvez pas aller à l'encontre du Destin. Revenez !
- Je crois que c'est clair non ? demanda Twim.
- On est pas intéressé, déclara Jinta d'une voix âpre. Capito ?

Ils sortirent. Le Décor commença à fondre tel une bougie. On entendit au loin la voix d'Orwe : « Je connais bien son Bracelet... »

_______Les couleurs étranges prirent le dessus. Un Mauve caca d'oie. Un rouge argenté. Le Bleu transpirait le crème. Le psychédélisme implosait. Brutalement le réel les cogna. Ils étaient à nouveau dans la forêt de Mitràwin, autour de la lanterne, en cercle.

- Et bien ça ! Dois-je m'attendre à un terrible mal de tête ? s'exclama Vlöd.
- Hé hé, j'aime cette expérience Orwe. On recommence quand tu veux.
- Pas tout de suite Jinta, ça m'a épuisé moi. Ne vous inquiétez pas pour votre tête, la boisson servait à prévoir cela également.

Ils s'étaient allongés en attendant le sommeil. Jinta ronflait déjà. Orwe restait immobile.

- Que d'aventures. Qu'ont-ils donc fait par la suite...? se demanda Vlöd tout haut.
- Sçard a voulu nous tendre une embuscade. Il ne sera plus une gêne, jamais plus. Pour personne. Je m'en suis occupé, répondit Twim froidement. Bonne nuit Vlöd.
- Bonne nuit.

Il ne s'endormit pas tout de suite.

*

# Posté le mardi 12 septembre 2006 14:08

Modifié le mercredi 13 septembre 2006 05:47

Couplet Neuvième

Couplet Neuvième
Matin. Pale fraîcheur au goût de rosée. Ils furent réveillés par le gazouillis d'aurore, la flûte perçante d'une gorge d'oiseau. Seul Jinta se leva de mauvais poil, le repos leur fit le plus grand bien. La cavalcade les avait éreinté, tout comme leurs chevaux qui broutaient quelques feuilles de ci, de là. Il n'y avait pas eu de problème avec les entités de la forêt cette nuit. Elles semblaient absentes. Ou peut être, jouissait ils d'une chance obscure ? Ils ne s'en souciaient pas. Ils restaient perplexes.

Les pensées de Vlöd se perdaient en autre chose. Il ruminait cette question depuis la veille, elle était venue hanter ses rêves. Elle harcelait son esprit brumeux. Qui sont ils ? Ce n'était pas un groupe anodin, malgré les apparences. Non. Ils transportaient une force. L'homme, Sçard, avait parlé de personnages semblables. Des êtres comme choisit par le Destin, qui se rencontrent, qui s'illuminent. Faisait il partit de ce même rouage ? Leurs visages passaient et repassaient, il voulait en savoir plus. A quoi avait il donc affaire ?
_______Il y avait Jinta. Un fou. Un excité. Celui qui ne tient jamais en place, qui se fait remarquer à chaque instant. Le verbe gras mais acéré. Toujours prêt à de nouvelles expériences, il recherche les sensations fortes, la frénésie du combat. Il déploie sa grâce dans sa lame. A la fois souple et tête de mule. Mais que cache-t-il sous cette couche de folie ? Il ne parle jamais de son passé. Il ne s'intéresse qu'au présent et à ses dons. Tient il à la vie ? Pourquoi cette vitesse, ce mouvement constant ? Que cherche t-il à fuir ainsi ? Les seules indications sur son origine sont un vague Sud, une chaleur tropicale et le goût du soleil. Pas grand chose...
_______La Lycanthrope Twim, la douce amère. Elle pourrait être qualifié de lunatique, sans mauvais jeu de mot. Une personnalité changeante, elle passe de la colère à la joie. Furie. Peine. Froide. Belle. Taquine. Hautaine. Parfois, lorsque l'on se plonge dans son regard infini, à de rares moments subtils, à l'abri, au repos, parfois, il arrive qu'elle sombre dans une mélancolie morte. Le regret, la détresse, nous saisi. Et des larmes sèches s'écoulent dans notre être. Ce n'est pas un lien. C'est une introspection. Les effluves d'un nostalgique chagrin. D'où vient il ? Les terres de Lycanthropie ont dû laisser leur profonde cicatrice. Une morsure indélébile, un lieu où se terre la ranc½ur, la rage, et la tristesse.
_______Enfin Orwe, certainement le plus mystérieux de tous. Il parle peu, mais parle bien. Il n'est ni froid, distant ou impoli. Un jeune homme honnête, l'on aimerait dire. Ce n'est pas tout à fait juste. Il dégage une sensation de confiance, de sécurité. C'est le plus jeune du groupe mais assurément le plus sage. Il réfléchit. Il sait attendre. Mais, à force de le côtoyer, on se retrouve frappé par sa détermination. Il a un but. Son être tend vers quelque chose. Une mission. Une voie. Il userait tout pour l'atteindre. Il est le plus enclin à parler de lui. Par petite touche seulement. Un souvenir. Une histoire. Une expérience. On sent qu'il a vécu sur les routes. Qu'il connaît le monde et s'émerveille des nouveautés. Un instinct curieux. Joueur, quelque part. Comme un bon élève, parti pour un horizon expérimental. Il n'est pas un vrai autodidacte, il a simplement subit de larges influences. Un touche à tout, très doué. Mais où est-ce que cela le mène-t-il ? Avance-t-il en aveugle, certain de découvrir sa lumière ?

Dans ses pensées, Vlöd sillonnait la forêt en compagnie de ces énigmatiques personnages. Il fallait faire attention aux branches, aux crevasses, et autres racines perverses. La journée s'effilochait d'une vitesse, il était déjà la fin d'après midi. Leurs ventres réclamaient un repas. C'était à pied qu'ils avançaient, tirant les chevaux par la bride. L'exercice creuse l'estomac. Ils firent halte près d'un gros rocher, aux formes de visage. Vestige d'un temps oublié, la pierre en portait les coups. Cependant, le granule restait agréable. Ils partagèrent leurs maigres provisions. Ils n'avaient pu tout prendre dans leur fuite. Jinta ne dit rien, pour une fois, impressionné par l'ambiance de l'atmosphère. La forêt semblait respirer.
_______Orwe ouvrit son livre. Il choisit une des dernières pages. Il montra le contenu à l'Ogre. Un dessin. Une carte d'une étrange précision. Les couleurs frappaient l'½il par leurs réalismes. Les différentes teintes de vert s'exprimaient sur le papier. Il perçut même un relief inconscient. Incroyable. Sous ses yeux, il tenait une carte de la forêt de Mitràwin. Cet objet insultait chaque entité sylve par sa simple existence. Vlöd tremblait. La peur et le désir de toucher, de voir, cet élément inconnu de tous.

- Vlöd, nous devons vous faire confiance. Votre savoir sur la géographie, et sur les Steppes Ogres en particulier, nous est utile en ce moment. Je n'arrive pas du tout à me repérer, vos sens d'Ogre doivent être plus affinés, si je ne m'abuse. Regardez cette carte. Pouvez vous nous dire où nous trouvons nous ?

Vlöd bafouilla face à la surprise. Il l'avait oublié, emporté par les événements. Il était l'éclaireur de cette opération. Celui qui mène à l'endroit voulu. Il se reprit et scruta la carte.

- Bien. Nous sommes ici, d'ailleurs cette tache représente notre rocher. La destination est là, ce drôle d'arbre. Il faut contourner le marais, il mènerait à notre perte. La solution serait de passer par la toile de liane, ici. Remonter plus au nord et faire halte aux Pins Pétrifiés. Puis, on redescendrait vers l'est en zigzaguant. Je nous donne trois jours. Quatre, si problème.


Ils l'écoutaient tous attentivement. Captivés.

- La toile de liane, ça me tente bien. On croisera des araignées énormes, j'en rêve déjà., fantasmait Jinta.
- Tu pourras enfin croiser tes semblables, railla Twim.
- Si je me souviens bien, ce n'est pas moi le plus poilu. Si tu vois ce que je veux dire.
- Non. Tu as simplement la face d'un parasite. Les yeux globuleux, la bave suintante...

Ils rirent tous. Ce n'était pas des propos méchants, juste un jeu. Twim et Jinta adoraient ça.

- On verra pour l'escale aux Pins Pétrifiés. Mais je suis d'accord pour la route. Tu prends les devants, on te suit.

_______Leur cheminement prit trois jours. Ils ne rencontrèrent pas de soucis majeurs. Une simple rixe avec les araignées, et encore. La forêt ne réagissait pas. A croire que tous les contes, toutes les légendes étaient fausses. Les créatures ne se montraient pas sur l'avancée. Les arbres ne rependaient pas les cauchemars et l'effroi. Bonne fortune ? Cette absence de réaction inquiétait l'Ogre, médecin et meneur.

- Le calme précède la tempête, lâcha-t-il un jour.

Enfin, ils arrivèrent. C'était un drôle d'arbre en fleur. De grosses fleurs mauve et rose vif. Il ne comportait aucune feuille, de simples branches tordues et nouées. Le tronc large, d'un diamètre égal à la taille d'un homme, était fendu. Ses racines bleutées encastraient des blocs de pierre taillés. Dans l'obscurité de la fente, on distinguait un ancien escalier, plongeant dans les entrailles de la clairière. On ne pouvait passer. Une barrière invisible empêchait l'accès.
_______Orwe sortit, à son habitude, un objet de sa veste magique : une amulette des plus perfectionnée. Un fil épais retenait, par des n½uds complexes, une pierre rouge vermeille. Un second fil multicolore entourait le premier par endroit. Trois plumes pendaient à la pierre. Jaune. Rouge. Bleu. Une pièce d'argent fermait l'ensemble, créant un collier. Il le passa autour de son cou.

- Dommage, mais vous ne pouvez m'accompagner. Cette Amulette est unique, je suis le seul à pouvoir franchir la barrière. Il est possible que je ne revienne jamais. Si c'était le cas, je vous dit merci ici. Merci de m'avoir accompagné, de m'avoir suivit aveuglement. Je suis peut être égoïste de vous avoir amené à Mitràwin, la forêt dont nul ne sort. Je me dois de réaliser ma tache. Il y a si longtemps que j'ai commencé. Moi-même, je ne saisi pas l'ensemble.

Il sorti le livre.

- Ce livre sera finit bientôt. Je l'espère en tout cas. J'ai envie de voir vos tronches encore longtemps. Il existe des moments où l'on ne décide pas. Je vous aime. Voila. Vous me rendez heureux, tous. Même vous, Vlöd. Pardonnez moi d'avoir caché trop de choses. Si je reviens, je vous expliquerais tout. Tout ce que je sais. Si je ne reviens pas demain, partez. Patience. On se retrouvera de toute façon.

Il passa dans la fente, le livre à la main. L'émotion suspendait l'instant. Jinta parvint à articuler.

- Fais gaffe à toi. Je...

Ils échangèrent un regard. Le regard voulait tout dire et disait tout. Nul besoin de mot. Lentement, Orwe s'engouffra dans les ténèbres.

*

# Posté le mercredi 20 septembre 2006 11:15

Modifié le mercredi 20 septembre 2006 13:28